Aux vacances, lorsque je restais à la maison, mère m’emmenait chercher des cadavres. L’idée vint d’elle, au début : elle voulait me montrer comment se présentaient les choses une fois mortes et m’incita à la suivre en en faisant un jeu, une sorte de cache-cache insolite. Elle expliqua que les animaux avaient chacun un endroit où se rendre pour mourir s’ils le pouvaient; que les animaux sauvages tenaient à être seuls lorsqu’ils étaient malades ou mourants et se traînaient à l’écart dans les fourrés, pour s’abriter de la lumière et du vent. Les seules créatures mortes que j’avais vues jusque-là étaient des faisans et des hérissons écrasés sur la route du village, mais mère avait un don pour savoir où chercher : des animaux face auxquels je n’étais tombé jusqu’alors que dans les livres prirent forme réelle en tant que cadavres, grandeur nature en l’occurrence, pourvus de griffes dures et de minuscules dents maculées de sang, de chairs que je pouvais piquer et retourner, de fourrure que je pouvais caresser, chassant les mouches du même coup, tâtant de la paume la froideur ou la tiédeur de la pourriture. Tout en cherchant de nouvelles dépouilles, nous retournions sur les lieux de trouvailles précédentes. Il y avait toujours quelque chose d’étrangement beau… non seulement en été, où les corps implosaient lentement dans une odeur sombre, délétère, mais aussi en automne et en hiver, quand ils restaient des semaines sur place, froids et intouchés, campagnols gelés couchés dans l’herbe, petits oiseaux gisant sous les haies, pattes raidies, paupières crispées, ridées. C’était étrange, mais à mesure que je suivais l’avancée de la décomposition, il semblait y avoir quelque chose de curatif en tout cela, comme si l’animal était régénéré ou purifié, qu’il passait au filtre de la pluie, séchait au soleil, disparaissait lentement, ne laissant dans l’herbe qu’un faible regain jaunâtre en lequel la forme était implicite, et doté de sa demi-vie à lui.